Amadou Kanoute : « Les semences paysannes symbolisent la vie et la reproduction »
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Amadou Kanouté, directeur exécutif de l’Institut panafricain pour la citoyenneté, les consommateurs et le développement (CICODEV Africa) et membre du conseil d’administration de l’AFSA, décline la lutte pour la souveraineté alimentaire en Afrique.
Est-ce qu’on est fort au niveau de l’agriculture durable en Afrique ? Est-ce qu’on est solidaire et pourra-t-on résister au changement climatique mais aussi à ce réseau international d’une agriculture qui ne respecte pas l’environnement ?
Tout simplement, quand je regarde de manière historique l’évolution du discours sur l’agroécologie qui avait été ridiculisée en ses débuts, où les gens avaient dit « ça ne marche pas, c’est une agriculture traditionnelle » alors qu’on a des moyens modernes. À chaque fois que ce discours prenait de l’ampleur, des phénomènes naturels comme les changements climatiques, les inondations, les sécheresses ont obligé les tenants de ce discours à le revisiter. Aujourd’hui, c’est la FAO, qui auparavant faisait la promotion de l’agriculture conventionnelle, qui dans son dernier rapport 2023 reconnaît la place de l’agroécologie et l’agriculture durable dans le maintien et l’équilibre des systèmes politiques, agricoles et alimentaires.
Que dit la science aujourd’hui sur les solutions pour lutter contre les changements climatiques ?
La science, désormais reconnue par tous, dit que pour lutter contre les changements climatiques, il nous faut recourir à l’une des solutions qui est l’agroécologie. Par exemple, si les températures continuent à augmenter jusqu’à 2 degrés d’ici 2050, la production alimentaire en Afrique subsaharienne baissera de 40%, tandis que la population augmentera de 50%. Voilà l’enjeu : la famine, comment nourrir toutes ces bouches quand la production alimentaire diminue et la population augmente ? Cela n’est pas possible autrement. La science recommande donc l’agroécologie, car elle favorise la mise en commun de l’arboriculture, de l’agriculture, de l’élevage et des arbres qui capturent les gaz à effet de serre via la photosynthèse. C’est pour cela qu’on appelle les forêts des puits de carbone.
L’agroécologie peut-elle vraiment nourrir le monde ?
Il faut déconstruire les mythes et stéréotypes qui minimisent son impact. L’agriculture familiale, qui est principalement agroécologique, produit déjà 60% de ce que nous consommons, souvent sans bénéficier de tout l’appui qu’elle devrait avoir des pouvoirs publics et partenaires. Si on lui donne les moyens, elle peut dépasser 60%. Même les pays développés tiennent ce même langage aujourd’hui, et font un retour vers ces idées.
Comment expliquez-vous ce retour et quels alliés ont-ils eus ?
Il y a deux ans, au sommet Dakar 2 pour la souveraineté alimentaire, un chef d’État européen, Michael Higgins, président de l’Irlande, a dit aux chefs d’État africains de ne pas prendre la même voie que les pays développés qui les a menés à l’impasse. Il leur a conseillé d’opter pour l’agroécologie. L’Afrique a 60% des terres arables du monde, la jeunesse, des fleuves, des rivières, et la main d’œuvre. Pourtant, aujourd’hui, la richesse fuit les zones rurales, poussant les jeunes à partir vers l’Europe. L’homme suit la richesse, c’est naturel.
Comment en est-on arrivé à cette situation où la richesse fuit les zones rurales ?
Jusqu’aux années 80, après les indépendances, nos gouvernements investissaient beaucoup dans l’agriculture avec des subventions. Puis sont arrivées les politiques d’ajustement structurel imposées par la Banque mondiale et le FMI, qui ont demandé aux États de se retirer des secteurs productifs comme l’agriculture, la santé et l’éducation, laissant cela au secteur privé. Sous cette pression, les États ont désubventionné l’agriculture, arrêtant les structures d’accompagnement paysan mises en place après les indépendances. L’agriculture paysanne a décliné, au profit du privé – les multinationales qui ont acheté ou loué des terres en Afrique pour produire pour l’export.
Quel impact cela a-t-il eu sur les semences et le chômage ?
On a dévalorisé les semences indigènes, les semences paysannes. Pendant presque 20 ans, de 1960 aux années 80-90, c’était ce type de semences que nos paysans utilisaient. Mais les institutions internationales ont demandé aux États de se retirer de la production, distribution et encadrement des semences. Elles ont promu les semences génétiquement modifiées dites certifiées, selon leurs critères, comme les « climate smart seeds ». Ces semences s’utilisent une fois, l’année suivante il faut en racheter parce qu’elles deviennent stériles. Les paysans, eux, pouvaient utiliser une part de leur récolte pour la replanter, ce qui n’est plus possible.
Comment décrivez-vous les semences paysannes ?
Elles ont un rôle économique, social et culturel. Dans beaucoup de nos cultures, la dot donnée lors du mariage comprenait des semences symbolisant la vie et la reproduction. Imaginez qu’on vous dise aujourd’hui que ces semences sont stériles après une production, que vous devez les racheter chaque année. C’est un clash entre un modèle économique agraire, qui représente la vie, et l’agro-industrie qui impose des semences homogénéisées et stériles, nécessitant pesticides et protections.
Sources : cosmosmedias.net


